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S'affirmer n'est pas un sport solitaire

Par Sandrina Perrin · 13 novembre 2026 · Lecture ~11 min · Catégorie : Soutien social & prise de parole

Illustration abstraite : réseau de sept cercles reliés entre eux dans une palette violet, orange et ambré sur fond crème, évoquant un groupe soudé.

Voici la réponse : non, s'affirmer n'est pas un sport solitaire, et c'est précisément en s'appuyant sur les autres que le courage devient possible — voici ce que la science montre.

Il y a quelques jours, nous regardions des femmes se préparer à monter sur scène. L'une avait le trac, et une autre lui tenait la main. L'une doutait de son entrée, et une troisième lui soufflait : « Mais si, c'est parfait. » L'une voulait tout annuler, et c'est le groupe qui l'a rattrapée, sans même s'en rendre compte. La peur de l'une était portée par les autres. Et le courage, la plus belle des choses, se transmettait. C'est aussi une dynamique que l'on retrouve directement dans mes accompagnements en coaching.

1. Le soutien social amortit le choc du stress

Première pièce du puzzle : l'effet « tampon » du soutien social. En 1985, deux psychologues, Sheldon Cohen et Thomas Ashby Wills, proposent une hypothèse devenue célèbre : les relations sociales ne protègent pas seulement de manière générale ; elles jouent un rôle de amortisseur justement quand la vie devient difficile.

Leur modèle, appelé stress buffering, distingue deux façons dont le soutien agit. D'abord, savoir qu'on peut compter sur quelqu'un change la façon dont on évalue une situation menaçante : on se sent moins seul face à l'épreuve, donc moins submergé. Ensuite, au moment même du stress, les autres nous aident concrètement — écouter, rassurer, aider à organiser, proposer une autre perspective. Dans les deux cas, le lien social ne supprime pas la difficulté, mais il diminue son coût physiologique et émotionnel [Cohen & Wills, 1985].

Pour une personne hypersensible, qui ressent les situations avec une intensité particulière, cet amortisseur n'est pas un luxe : c'est parfois la différence entre « je n'y arriverai jamais » et « je peux essayer, à mon rythme ».

2. Nos hormones nous poussent vers les autres, pas seulement au combat

On connaît la réponse « combat ou fuite » (fight-or-flight). Mais en 2000, Shelley Taylor et ses collègues montrent qu'elle ne raconte qu'une partie de l'histoire. Face au stress, les humains — et particulièrement les femmes, selon leur étude — adoptent souvent une autre stratégie : « tendre et s'allier » (tend-and-befriend). Autrement dit, prendre soin de ceux qui dépendent de nous et se rapprocher des autres pour trouver protection et soutien mutuel [Taylor et al.,].

Cela n'est pas qu'une métaphore. Dans une expérience de 2003, Markus Heinrichs et ses collègues montrent que l'ocytocine — une hormone liée aux liens affectifs — combinée à la présence d'un soutien social, réduit nettement la sécrétion de cortisol (l'hormone du stress) et l'anxiété subjective face à une épreuve [Heinrichs et al.,]. Traduction simple : quand quelqu'un est là, notre corps réagit moins fort à la menace. Le calme des autres devient littéralement un calmant physiologique pour nous.

3. Le besoin d'appartenance n'est pas une faiblesse, c'est un besoin fondamental

Certaines personnes se reprochent d'avoir « besoin des autres » pour oser. La recherche répond : ce besoin est inscrit dans notre nature. En 1995, Roy Baumeister et Mark Leary établissent que le besoin de former et maintenir des liens stables et positifs est un besoin humain fondamental, au même titre que la faim ou le sommeil. Sa frustration a des coûts mesurables : détresse, anxiété, dégradation de la santé [Baumeister & Leary,].

Ainsi, quand vous vous dites « je devrais être capable de faire ça toute seule », vous luttez contre une donnée biologique. Chercher une présence rassurante avant un moment crucial, ce n'est pas éviter de grandir ; c'est utiliser les ressources que l'évolution nous a données.

4. Le courage se transmet : imiter et être imité

Albert Bandura, le père de la théorie de l'apprentissage social, a montré dès les années 1960 que nous apprenons une grande partie de nos comportements par observation et modélisation  : nous regardons quelqu'un faire, et nous intégrons que c'est possible [Bandura, apprentissage par observation]. C'est exactement la scène du séminaire : en voyant une autre femme douter puis avancer malgré tout, chacune reçoit un message implicite — « c'est faisable, et même dans le doute, ça se fait ».

À cela s'ajoute la contagion émotionnelle  : les humains synchronisent involontairement leurs émotions avec celles des gens autour d'eux, comme le décrivent Elaine Hatfield et ses collègues [Hatfield et al., 1993]. La peur se propage, c'est vrai. Mais la détermination aussi. Choisir d'être entouré de personnes qui avancent, c'est s'exposer volontairement à une contagion utile — celle du courage.

5. La présence des autres : un amplificateur, pour le meilleur et pour le pire

Il faut être honnête : la présence d'autrui n'aide pas toujours. En 1965, Robert Zajonc formalise la facilitation sociale  : la présence d'un public ou de pairs augmente l'activation physiologique (l'éveil), ce qui facilite les comportements bien maîtrisés mais perturbe les comportements nouveaux ou mal appris [Zajonc, 1965].

C'est une clé précieuse pour comprendre pourquoi « monter sur scène » fait si peur : en public, notre activation monte, et tout ce qui n'est pas encore automatique devient plus difficile. D'où l'intérêt de préparer et répéter avec d'autres, jusqu'à ce que le geste devienne familier. Le groupe ne remplace pas le travail ; il permet que le travail porte ses fruits au moment décisif.

6. L'efficacité collective : croire ensemble, c'est plus fort

Bandura a également étudié ce qui se passe quand la confiance se construit à plusieurs. Il appelle efficacité collective la croyance partagée d'un groupe en sa capacité à réussir ensemble. Cette croyance n'est pas qu'une addition de confiances individuelles : elle mobilise, elle soutient l'effort, elle rend le groupe plus résilient face aux difficultés [Bandura, 2000].

Dans un groupe qui se prépare à oser, chacun devient un miroir de la possibilité pour les autres. « Si elle y arrive, peut-être que moi aussi. » Et parce que le groupe y croit, chacun y croit un peu plus — y compris dans les moments de doute.

7. Un cerveau qui cherche des signaux de sécurité

Notre cerveau traite en permanence la menace, mais aussi la sécurité. Des travaux en psychophysiologie montrent que la présence de signaux de sécurité réduit l'activation liée à la menace et permet de mieux réguler sa peur [Hefner, Verona & Curtin, 2016]. Une voix calme, une main posée sur l'épaule, un regard qui dit « je suis là » : ce sont des signaux concrets que le cerveau enregistre.

Le psychologue Paul Gilbert approfondit cette idée en distinguant la sécurité (absence de menace) de la sûreté sociale (sentiment d'être accepté, en sécurité avec les autres) — un sentiment qui apaise des circuits émotionnels différents [Gilbert, 2024]. Autrement dit : il ne suffit pas que « rien de grave n'arrive » ; nous avons besoin de sentir que nous pouvons être vulnérables sans être jugés.

8. La co-régulation : un muscle qui se travaille à deux

Les émotions ne se régulent pas seulement en solitaire. La recherche parle de régulation interpersonnelle des émotions  : nous modifions nos états affectifs par l'échange avec les autres, consciemment ou non [Messina et al., 2021]. Les travaux sur la co-régulation, d'abord menés dans les relations parent-enfant, montrent que deux personnes peuvent ajuster en continu leurs réactions pour retrouver un équilibre — une dynamique qui n'est pas réservée à l'enfance [Kostøl & Kovač, 2023].

Nous avons tous vécu cela sans le nommer : une amie qui écoute notre panique et dont le calme nous apaise, un collègue qui dédramatise, un groupe qui rit ensemble avant un moment sérieux. Ce n'est pas de la dépendance, c'est de la co-régulation — un processus sain et humain.

Concrètement : comment s'appuyer sur les autres sans s'y perdre

Voici quelques pistes, directement issues de ces travaux, pour les personnes sensibles qui veulent apprendre à s'affirmer.

1. Nommez votre peur à quelqu'un

Dire « j'ai peur » à une personne de confiance transforme une menace intérieure en objet partagé. C'est utiliser l'effet tampon : vous n'êtes plus seule à porter l'évaluation de la situation.

2. Cherchez un « témoin de courage »

Identifiez une personne qui a déjà fait ce que vous voulez faire — ou qui s'y prépare. Regarder quelqu'un avancer malgré le doute, c'est de la modélisation. Demandez-lui simplement : « Comment as-tu fait pour y aller ? »

3. Créez ou rejoignez un petit groupe de préparation

Répéter à plusieurs transforme le moment de vérité : ce qui était nouveau et effrayant devient connu et maîtrisé, et la facilitation sociale joue alors en votre faveur.

4. Demandez des signaux de sécurité explicites

Avant une prise de parole, un examen, un rendez-vous important : « Peux-tu me dire que tu es là, quoi qu'il arrive ? » ou « Peux-tu rester avec moi cinq minutes avant d'y aller ? » Ce ne sont pas des détails.

5. Soyez, à votre tour, celle qui tient le fil

Le courage se transmet dans les deux sens. En tendant la main à quelqu'un, vous n'aidez pas seulement l'autre : vous vous prouvez que vous appartenez à un monde où l'on peut oser ensemble. La générosité est aussi une école du courage.

Limite : ces travaux décrivent des tendances statistiques en moyenne ; ils ne promettent aucun résultat individuel, et chaque situation reste singulière.

Sources

Cohen, S., & Wills, T. A.. Stress, social support, and the buffering hypothesis. Psychological Bulletin.
Taylor, S. E., et al.. Biobehavioral responses to stress in females : tend-and-befriend, not fight-or-flight. Psychological Review.
Heinrichs, M., et al.. Social support and oxytocin interact to suppress cortisol and subjective responses to psychosocial stress. Biological Psychiatry.
Baumeister, R. F., & Leary, M. R.. The need to belong : desire for interpersonal attachments as a fundamental human motivation. Psychological Bulletin.
Hatfield, E., Cacioppo, J. T., & Rapson, R. L.. Emotional contagion. Current Directions in Psychological Science.
Zajonc, R. B.. Social facilitation. Science.
Bandura, A.. Modeling and observational learning. albertbandura.com.
Bandura, A.. Exercise of human agency through collective efficacy. Current Directions in Psychological Science.
Hefner, K. R., Verona, E., & Curtin, J. J.. Emotion regulation during threat : a psychophysiological examination. Psychophysiology.
Gilbert, P.. Threat, safety, safeness and social safeness un bilan. Psychology and Psychotherapy.
Messina, I., et al.. Interpersonal emotion regulation : a systematic review. Frontiers in Psychology.
Kostøl, E. M. F., & Kovač, V. B.. Co-regulation in dyadic parent–child interactions. Early Child Development and Care.

FAQ : vos questions fréquentes

Dépendre des autres, n'est-ce pas une forme de faiblesse ?

Non. La recherche considère le besoin de liens comme un besoin fondamental, pas comme une faille. Puiser du soutien est une stratégie adaptative qui réduit le coût du stress ; l'autonomie n'est pas l'isolement. On peut être autonome et soutenu.

Et si je n'ai personne autour de moi ?

Le soutien ne se limite pas à l'entourage immédiat. Des groupes (associations, cours, communautés en ligne, ateliers) peuvent jouer ce rôle, même en commençant modestement. La modélisation fonctionne aussi par les récits : lire ou écouter des personnes qui ont osé compte, même sans contact direct.

Combien de soutien faut-il pour que ça marche ?

La qualité prime sur la quantité. Un seul lien fiable et non jugeant peut suffire à amorcer l'effet tampon. L'important est la confiance et la régularité, pas le nombre de contacts.

Le groupe ne risque-t-il pas d'augmenter ma peur ?

La facilitation sociale peut amplifier l'anxiété si la tâche est nouvelle et non préparée. D'où l'importance de répéter à l'avance et de choisir des groupes bienveillants, où les signaux de sécurité sont présents. Le bon groupe est celui où l'on peut douter sans être jugé.

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Sandrina Perrin
Sandrina Perrin
Coach en leadership incarné — Fondatrice de KLEIA-UP
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